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Bonne lecture...
Eva Muse
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Sur le bout de la langue
C’est toujours délicat, au lit, je deviens sourde.
J’écarte ma bouche de sa verge pour mieux entendre. Il a murmuré quelque chose d’incompréhensible. D’instinct, je sens que c’est important. Je remonte à la surface, le long de son ventre, puis de son torse, je place mon visage en face du sien, prête à lire sur ses lèvres s’il le faut :
- Qu’est ce que tu as dit ?
- Euh… Que j’aimerais te donner du plaisir aussi, là, maintenant.
- Et c’est pour cela que tu m’interromps ? lui dis-je en riant tout de même.
- Ben, oui, c’est donnant donnant, non ?
- Donnant donnant ? Mais qui t’a appris ça ? Tu l’as lu dans un de tes manuels de PNL?
Je ne devrais pas me moquer de ses acquis, ce n’est pas propre, mais, mettez-vous à ma place et passez un dîner entier à causer de PNL, alors qu’à l’apéritif vous ignoriez tout de cette abréviation, et nous en reparlerons.
- Non, mais enfin, la politesse…
- Bertrand, nous faisons l’amour, qu’est ce que la politesse a à voir là-dedans ?
- Je sais pas…Non ?
- Non.
Je m’allonge sur le flanc, le coude sur l’oreiller, la main sous le menton et j’attends. Je lis clairement dans ses yeux d’amandes douces qu’il aimerait que je continue, je le vois dans son sourire, pas besoin de maîtriser la programmation neuro linguistique pour cela. Je pourrais reprendre ce qu’il a interrompu dans un excès de zèle. Je pourrais mais je n’en fais rien, j’attends qu’il me le demande, qu’il oublie sa politesse et qu’il devienne hussard. Je décide de le narguer :
- Tu veux quoi ?
- Tu sais bien…
- Alors, demande le moi !
Il prend une profonde inspiration, je vois son ventre se soulever, sa queue aussi. Je m’humecte les lèvres, ses mots vont sortir, je suis prête. Mais, soudain, il se redresse. Comme ça d’un coup, il tire sur la couette, pose un pied sur le plancher, puis l’autre et se lève précipitamment :
- J’ai besoin d’une cigarette.
Il doit être 3 heures du matin, personne n’a besoin d’une cigarette à 3 heures du matin.
- Qu’est ce qui se passe ?
Il allume sa Marlboro, tire une latte, vérifie que l’extrémité incandescente l’est de façon uniforme, bref, il gagne du temps. La belle assurance qu’il avait affiché toute la soirée, en dessinant des croquis sur la nappe en papier, s’est envolée. Disparue. Ça lui va bien, cet air inquiet, ça le vieillit un peu, mais à peine, juste de quoi donner à ses rides un peu plus d’authenticité. Evidemment, prédisposée comme je suis au romantisme, je ne peux m’empêcher de penser : tout ça pour une pipe. Mais, je sais bien qu’il ne s’agit pas seulement de ça, c’est pourquoi, devant son silence obstiné, je répète :
- Bertrand, qu’est ce qui se passe ?
- Je ne sais pas faire.
- Quoi donc ?
- Demander.
- Demander ?
- Oui, je sais juste offrir, pas demander.
- Mais c’est un jeu, tu ne me forces pas la main. C’est un jeu qui s’apprend.
Il s’allonge à nouveau à mes cotés et soupire. Il écrase la cigarette dans le cendrier qu’il a posé sur son ventre. Il me fait tendresse aussi, celui-là, jamais je n’aurais pensé aider quelqu’un à verbaliser ses désirs. Quelques heures plus tôt, c’est lui qui m’expliquais comment vivre mieux. Moi, je sais tout juste vivre bien mais, à ce jeu là, j’ai pris la main, sans même le vouloir. Il a une moue enfantine. Dans la pénombre, sa lèvre inférieure charnue est à croquer. Alors, pour faire diversion, je la croque. Et je la croque encore. Il me laisse l’embrasser, sa langue s’aventure enfin dans ma bouche, pas comme au restaurant où, timide, elle ne faisait que m’effleurer. Là, il m’embrasse pour de bon, et pour de bon, il agrippe mes cheveux. Avec fougue. Je sens qu’il va oser. De ses deux mains furieuses, il dirige ma tête jusqu’à son sexe. Il n’y a rien de plus surprenant que l’audace des timides. Ni de plus douloureux. Il tire si fort que je perds la moitié de mes cheveux, en tout cas quelques uns, c’est sûr. Dans d’autres cas, j’aurais grogné “enfin, un peu de douceur, sale brute” mais ce n’est pas le moment. C’est son premier pas, je ne veux pas le freiner, il n’osera pas une seconde fois, tant pis s’il me désépaissit la chevelure, elle repoussera. Il l’a dit dans un soupir, mais j’ai entendu :
- Suce-moi.
Je résiste pour le jeu – c’est un jeu, faites qu’il s’en souvienne. Il le répète plus fort :
- Suce-moi.
Sa voix ne tremble presque pas, la phrase claque dans l’air. Mon cuir chevelu brûle, son sexe aussi, il l’enfourne dans ma bouche au plus profond. Je n’entends plus tous ses mots mais ils sont nombreux, j’entends mon prénom qui résonne dans la pièce comme un écho, comme un lâcher prise magnifique. Explosion. Il me serre fort, désormais, plus fort que ça je meurs, chauve de surcroît. Il me serre fort et ne dit rien. Il me serre fort, tout contre lui, son souffle dans mon cou. Il allait dire merci, mais, dans un baiser, je l’en ai empêché.
Quand même, il y a des mots qu’on ne dit pas.