Le trop bel homme

J’ai planté ma voiture où j’ai pu et j’ai continué à pied, sous une petite pluie fine.

J’avais presque une heure de retard. Il m’attendait.

Je le savais puisque je l’avais appelé un peu plus tôt pour me confondre en excuses et surtout pour entendre sa voix.

C’est important « une voix », j’ai découvert la sienne entre deux klaxons, coincée dans un putain d’embouteillage parisien. Tandis que mes essuie glaces couinaient sur mon pare brise, elle s’est élevée, grave, posée, masculine, douce. Une voix à vous donner des frissons dans l’oreille.

A tel point que, si j’avais pu, j’aurais  plaqué une sirène sur le toit de mon auto, et je me serais faufilée entre les voitures inertes. Avec la main, par la fenêtre, j’aurais fait signe aux passants de ne pas passer, j’avais une urgence : un grand brun à la voix fantasmatique. Tout le monde aurait compris. Surtout les femmes. Elles auraient levé le pouce bien haut, en signe d’encouragement. A défaut de pouce, j’avais eu un médium bien dressé, de la part d’un barbu qui n’acceptait pas que je lui vole quelques mètres, et que je l’empêche de s’emmerder un peu plus tôt chez lui.

Quand j’ai finalement franchi la porte du bar, j’étais trempée et anxieuse. Et puis, je l’ai vu, assis sur un canapé rouge, dans un coin, tout au fond de la salle. Il feuilletait un journal, un cigare à la main. Je ne sais pas ce qui m’a le plus troublée, à vrai dire : la longueur du cigare, la grosseur du cigare, ou le fait qu’il puisse se concentrer sur le Monde Diplomatique alors que je m’apprêtais à débarquer d’un instant à l’autre. Moi, dans de telles conditions,   jamais je n’aurais réussi à lire plus de trois lignes. Je me connais. Les caractères se seraient mis à danser et j’aurais fixé la page frétillante sans rien comprendre aux régimes de retraite ni à la politique monétaire de mon propre pays. Mais, moi, c’est différent, je suis une émotive. Et les émotifs font toujours semblants de lire avant leur rendez-vous galant.

Lui n’était pas de cette catégorie, ou alors, il le cachait mieux.

Sentant ma présence et l’humidité de mon manteau, il a fini par lever les yeux de son journal.

Son front était encore marqué par la concentration. Il a secoué la tête comme pour se débarrasser de ses vilaines rides qui n’étaient même pas vilaines, et il s’est levé.

Malgré mes hauts talons, il me dépassait d’une bonne tête. Sa stature était telle et l’envergure de ses épaules si impressionnante qu’avant même de lui claquer une bise maladroite, j’aurais aimé poser ma tête sur son torse, plaquer une oreille contre son cœur, et attendre que ses mains viennent caresser mes cheveux. Peut-être même qu’il aurait pu murmurer « ça va aller » ou quelque chose comme ça.

Non, il m’a tendu sa joue. Du bout de mes lèvres sèches, je l’ai embrassée et j’ai suivi sa main qui m’invitait à m’asseoir sur le petit canapé à coté du sien.

Nous nous sommes échangés à nouveau nos prénoms, pour être bien sur de ne pas commettre d’impairs, même si le sien était déjà bien gravé là haut, et j’ai commandé la même chose que lui. Juste pour créer une connivence. Le serveur m’a apporté un verre de St Emilion, un bon gros rouge qui allait certainement me noircir les lèvres avant la fin de la soirée.

Nous avons trinqué. C’est à ce moment là, je crois, que je me suis aperçue de son effrayante beauté. Bon sang, la Nature n’y avait pas été de main morte. Cette garce lui avait donné des traits fins, un nez prononcé, dessiné avec soin, des cheveux noirs bien implantés et sans épis – malgré ses 43 ans, il n’en manquait pas un – et, comme si ça ne suffisait pas, du charme plein les yeux et plein les fossettes. Ça en était presque indécent : tout pour un seul homme, alors que dehors, sous la pluie, d’autres, moins chanceux, crevaient de laideur.

Il a rallumé son cigare avec un petit chalumeau. « Un briquet torche », qu’il m’a dit. Moi, je n’avais jamais vu de briquet torche de ma vie, ni d’hommes aussi beaux. Du coup, sur mon canapé, au lieu de me réjouir, je me suis contractée. J’ai croisé mes jambes, j’ai croisé mes bras, j’ai appuyé mon dos contre le dossier, pour finalement me dire qu’ainsi avachie, je n’étais pas à mon avantage, alors, vite, je me suis redressée. Mais peut-être paraissais-je trop raide. J’ai essayé de me raisonner, de me souvenir des gestes que je faisais habituellement, machinalement avec les autres. Et là, mon cerveau a commencé à perdre pieds et à m’envoyer des informations incompréhensibles : « quels autres ? »  «  Souris » « non, pas avec la bouche ouverte » « contrôle que tu n’aies pas de tanin sur les lèvres » « t’es-tu bien mouchée ?»

Je ne sais pas ce que lui disait son cerveau à lui, en tout cas, il paraissait serein. Il a porté le cigare à sa bouche  – Je vous ai parlé de sa bouche ? – et en creusant les joues,  a inspiré quelques bouffées. N’importe qui d’autres aurait été détestable avec ce phallus marron au bord des lèvres, pas lui. Lui, il sentait le sexe. A moins que ce ne fût le mien qui, gorgé de vie, commençait à suer fortement entre les dentelles de mon shorty.

-         ça ne te dérange pas l’odeur ?  m’a-t-il demandé.

Je suis restée interloquée. Bon sang, il les sentait donc aussi, les effluves du désir. Comme je ne répondais pas, il a pointé son cigare dans ma direction.

-         L’odeur du cubain, ça ne te dérange pas ?

-         Ah, ça. Non…..ça sent la crevette.

Il a levé ses sourcils bien haut sur son front :

-         La crevette ???

-         Ben oui…la crevette

Je sais bien qu’il n’y a pas de système de notation lors d’un premier rendez vous, mais s’il avait existé, ce système, j’aurais perdu 100 points d’un coup. Quelqu’un aurait buzzé quelque part et une croix rouge se serait allumée au fond de la salle. « Suivante ! ».

Mais rien ne s’est allumé, si ce n’est, encore une fois, son briquet torche. Il a repris une  bouffée et s’est presque allongé sur la banquette. Dans cette position, je distinguais très nettement les muscles saillants de ses cuisses à travers son jeans. Dès qu’il tournait la tête, mon regard remontait le long de son corps, et à la marque d’usure qu’il avait sur le haut de son pantalon, je pouvais même déterminer l’emplacement exact de son sexe.

C’est là que le nerf de mon œil droit a commencé à partir en vrille. Je l’ai senti tout de suite. Ma paupière s’est mise à cligner de façon totalement incontrôlable. J’ai posé mon doigt sur le tic, juste au dessus de l’œil, pour faire cesser le tremblement. J’ai même fermé les yeux une seconde. Quand je les ai rouverts, le spasme s’était atténué mais l’homme me regardait étrangement. Sous la table, mon pied gauche battait désormais la chamade.

Il fallait que j’écourte la soirée, mon corps se délitait peu à peu. Je me suis levée. Ma tête a cogné contre une applique qui a grillé aussitôt. Ça l’a fait rire. Je l’ai remercié pour cette délicieuse soirée et je me suis enfuie.

Après quoi, dans la voiture, enfin en paix, seule avec moi-même, je me suis copieusement insultée.

Il pleuvait toujours.

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2 commentaires

  1. Le 28 octobre 2009 à 6:24 | Permalien

    Charmant récit !
    Le portrait de l’homme au cigare en fera pâlir plus d’une, je crois…

    Mais je me demandais tout de même s’il ne manquait pas un petit passage entre :
    “œil droit a commencé à partir en vrille” et : “l’ai remercié pour cette délicieuse soirée”.
    Bises

    • Le 30 octobre 2009 à 2:52 | Permalien

      Vous auriez aimé que ça dure plus longtemps, E-Lover ?

      J’aurais pu en effet faire plus long, mais j’ai choisi pour l’héroïne la fuite avant qu’elle ne se transforme en citrouille.

      Des Baisers

      Eva

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